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ANTOINE D'AGATA

   
     
 
     
     
     
     
       


     
 
     

San Salvador, Havana, Tijuana, Marseille, Gaza, Vigo, Hamburg, Palermo,etc... La nuit, l’errance, et la nécessité de photographier, non pas un acte réfléchi, mais une mise à plat, brute et systématique, d’expériences extrêmes ou ordinaires. Une pratique indissociable d’une certaine appréhension de l’existence où risque, désir, inconscience et hasard sont les éléments essentiels. La ville n’est plus géographique mais générique. Le sexe n’est plus un acte mais un état. Aucune attitude morale, aucun jugement. Explorer certains territoires, les partager jusqu’au bout et s’y fondre, sans précaution aucune. Un passage à l’acte photographique, aux limites de la jouissance, de la mort. Les prises de vue sont dues au hasard des situations, les obsessions restent les mêmes. Dérives nocturnes, corps à l’abandon, crudité de la chair et de la matière photographique. Traduire la scission par le mélange des corps et des sentiments, dans un déplacement incessant de frontière entre le photographe et son sujet qui disparaissent, éclatés toujours, dans l’entre-deux d’une rencontre éphémère. Une photographie lucide se doit de s’interroger sur les conditions troublées de son expérience entre l’oeil et le regard, la machine et l¹inconscient, l’impureté fondamentale de son rapport au réel et au fictif. L’espace amputé, le temps manipulé, faux semblants incontournables, condamnent l’image à choisir entre l’hypocrisie, la bonne conscience et la fiction. Dans ma pratique ordinaire du mensonge, je ne peux pas prétendre décrire autre chose que ma propre situation: les états ordinaires, les déséquilibres intimes. Je ne peux commenter autre chose que l’insignifiance même de l’instant photographique. Loin du document objectif qui, à force de distance et de cynisme, n’est plus qu’une parodie du système dans lequel il s’inscrit, loin de l’esthétisme qui serait un aveu d’impuissance à affronter le monde, ces images se veulent un état des lieux partiel, partial et instinctif d’espaces physiques et émotionnels où je suis acteur à part entière. Le photographe, adepte de l’anthologie et des expériences avortées, s’approprie les gestes, détourne les actes et produit les signes qui déterminent notre perception, «indiquent» notre relation à un réel devenu hypothétique... comment retranscrire une réalité alors qu’on ne relate que la somme de ses propres expériences ? Ce n’est pas notre regard sur le monde qui importe, mais nos rapports les plus intimes avec celui-ci. Composition, lumière, narration ne sont plus des questions fondamentales. Restent la perspective qui justifie l’acte photographique, les interférences de l¹expérience et de la mise en scène, la matière, la fonction du personnage, les incohérences de la mise en séquence -les images, comme les mots, se sentent seules quand elles sont isolées-, la conscience que j’ai du rôle d¹acteur, auteur et metteur en scène de mes propres scénarios. Je peux alors, par la reconstruction maniaque d¹expériences désordonnées, utiliser le monde à mes propres fins et, dans une expérience assez solitaire, le remodeler, le transformer à volonté, faire en sorte que, sans les images, le monde n’existe plus.

Antoine D'Agata

   
 



         
         
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