San Salvador, Havana, Tijuana, Marseille, Gaza, Vigo,
Hamburg, Palermo,etc... La nuit, l’errance, et la nécessité
de photographier, non pas un acte réfléchi, mais une
mise à plat, brute et systématique, d’expériences
extrêmes ou ordinaires. Une pratique indissociable d’une
certaine appréhension de l’existence où risque,
désir, inconscience et hasard sont les éléments
essentiels. La ville n’est plus géographique mais générique.
Le sexe n’est plus un acte mais un état. Aucune attitude
morale, aucun jugement. Explorer certains territoires, les partager
jusqu’au bout et s’y fondre, sans précaution aucune.
Un passage à l’acte photographique, aux limites de la
jouissance, de la mort. Les prises de vue sont dues au hasard des
situations, les obsessions restent les mêmes. Dérives
nocturnes, corps à l’abandon, crudité de la chair
et de la matière photographique. Traduire la scission par le
mélange des corps et des sentiments, dans un déplacement
incessant de frontière entre le photographe et son sujet qui
disparaissent, éclatés toujours, dans l’entre-deux
d’une rencontre éphémère. Une photographie
lucide se doit de s’interroger sur les conditions troublées
de son expérience entre l’oeil et le regard, la machine
et l¹inconscient, l’impureté fondamentale de son
rapport au réel et au fictif. L’espace amputé,
le temps manipulé, faux semblants incontournables, condamnent
l’image à choisir entre l’hypocrisie, la bonne
conscience et la fiction. Dans ma pratique ordinaire du mensonge,
je ne peux pas prétendre décrire autre chose que ma
propre situation: les états ordinaires, les déséquilibres
intimes. Je ne peux commenter autre chose que l’insignifiance
même de l’instant photographique. Loin du document objectif
qui, à force de distance et de cynisme, n’est plus qu’une
parodie du système dans lequel il s’inscrit, loin de
l’esthétisme qui serait un aveu d’impuissance à
affronter le monde, ces images se veulent un état des lieux
partiel, partial et instinctif d’espaces physiques et émotionnels
où je suis acteur à part entière. Le photographe,
adepte de l’anthologie et des expériences avortées,
s’approprie les gestes, détourne les actes et produit
les signes qui déterminent notre perception, «indiquent»
notre relation à un réel devenu hypothétique...
comment retranscrire une réalité alors qu’on ne
relate que la somme de ses propres expériences ? Ce n’est
pas notre regard sur le monde qui importe, mais nos rapports les plus
intimes avec celui-ci. Composition, lumière, narration ne sont
plus des questions fondamentales. Restent la perspective qui justifie
l’acte photographique, les interférences de l¹expérience
et de la mise en scène, la matière, la fonction du personnage,
les incohérences de la mise en séquence -les images,
comme les mots, se sentent seules quand elles sont isolées-,
la conscience que j’ai du rôle d¹acteur, auteur et
metteur en scène de mes propres scénarios. Je peux alors,
par la reconstruction maniaque d¹expériences désordonnées,
utiliser le monde à mes propres fins et, dans une expérience
assez solitaire, le remodeler, le transformer à volonté,
faire en sorte que, sans les images, le monde n’existe plus.
Antoine D'Agata